La circulation, paradigme du design  ·  Texte 4 / 5

Le lien importe
plus que le bien.
Le don, ou la plus vieille machine à faire circuler.

D'où vient l'élan de donner ? Il existe un mécanisme, vieux comme les sociétés humaines, qui fait circuler sans contrat et noue les alliances les plus solides. Il tient à une seule chose : une dette qui ne se solde jamais.

12 min de lecture
Les textes précédents ont montré comment une circulation devient visible et actionnable. Ils n'ont pas dit d'où elle vient; ce qui, concrètement, pousse quelqu'un à donner son temps, son attention, son savoir à un autre, sans garantie de retour.

Cette question paraît naïve. Elle est en réalité la plus profonde de toute la série, parce que la réponse contredit tout ce que notre époque tient pour évident sur l'échange.

En 1925, l'anthropologue Marcel Mauss publie dans L'Année sociologique un texte qui va devenir l'un des plus commentés des sciences sociales : l'Essai sur le don. Il y étudie des sociétés - les tribus du nord-ouest américain, les îles mélanésiennes - où le lien social se tisse d'abord par le don, et non par l'échange marchand. C'est un point que Polanyi établira à sa façon : le marché autorégulé n'est qu'une forme historique et tardive d'organisation économique, longtemps encastrée dans le social plutôt que surplombant lui. Là, le don n'est pas un supplément d'âme ajouté à une économie ; il en tient lieu. On donne, on reçoit, on rend. Et ce cycle n'est pas une gentillesse, c'est l'ossature même du lien social, ce qui fait tenir les groupes ensemble.

Ce que le don n'est pas

Il faut d'emblée écarter le contresens. Le don dont parle Mauss n'a rien de la charité, du geste gratuit et désintéressé qu'on imagine spontanément. C'est un système d'obligations : dans ces sociétés, on doit donner, on doit recevoir, on doit rendre. Refuser de donner, refuser de recevoir, refuser de rendre, c'est déclarer la guerre - c'est se retrancher du lien.

Ces systèmes ont des noms, et ils ne sont ni marginaux ni disparus. Le potlatch des peuples de la côte nord-ouest de l'Amérique, où l'on assoit son rang en donnant - parfois en détruisant - plus que ses rivaux. La kula des îles Trobriand, ce vaste circuit maritime où des colliers et des bracelets de coquillages, sans usage ni valeur marchande, circulent d'île en île en nouant des alliances à vie. Le moka des Melpa de Papouasie, où l'on gagne en importance non par ce qu'on possède mais par ce qu'on distribue, en plaçant l'autre en dette. Le dāna du monde indien, don rituel qui traverse l'hindouisme, le bouddhisme et le jaïnisme. Et la Morgengabe du droit germanique, ce don nuptial que l'époux remet publiquement au lendemain des noces, d'une valeur qui excède de loin ce qu'exigerait la coutume.

Cinq aires, plusieurs continents, plusieurs millénaires. Ce ne sont pas cinq versions interchangeables d'un même système, ni les vestiges d'un âge du don auquel il faudrait revenir. Ce sont cinq manières, situées, de faire du don un opérateur de relation, d'alliance, de dette, de prestige ou de réparation. Les rapprocher ne vise pas à les confondre : il s'agit de rappeler, contre l'évidence utilitariste moderne, que le lien social a pu - et peut encore - se nouer autrement que par l'équivalence marchande. Mauss ne se contente d'ailleurs pas des sociétés océaniennes ou américaines qu'il nomme, de son vocabulaire d'époque, « archaïques » ; il va chercher la même logique dans nos propres racines juridiques - le wadium germanique, ce gage qui n'est pas une garantie matérielle mais un objet portant une part de celui qui l'engage, ou le nexum du droit romain ancien, où la chose transmise lie durablement les personnes. Le don qui oblige n'est pas un stade révolu de l'échange, dépassé par le marché : c'est un socle qui traverse les cultures et le droit, y compris le nôtre.

Mauss appelle cela le système des prestations totales : ce ne sont pas des individus qui échangent des objets, ce sont des groupes entiers qui s'obligent mutuellement, à travers des choses qui ne sont jamais de simples marchandises. Car l'objet donné n'est pas inerte. Mauss reprend le terme maori de hau - le pouvoir spirituel de la chose donnée, une notion dont l'interprétation demeure discutée - pour dire que le don emporte avec lui quelque chose du donneur, et que c'est ce pouvoir, attaché à la chose, qui contraint à rendre. Ce qui circule dans le don n'est pas la chose : c'est une part de la personne.

Dans le don, ce n'est jamais le bien qui compte. C'est le lien qu'il ouvre, entretient ou répare.

C'est le renversement décisif, et il est au cœur de tout ce travail. On croit que l'on donne des choses. On donne des relations. L'objet n'est que le support, le véhicule, le prétexte d'une circulation dont l'enjeu réel est le lien lui-même. Offrir n'est pas transférer un bien : c'est fabriquer, ou raviver, de la relation. Voilà pourquoi un cadeau qu'on rembourse en argent est une insulte - on a pris le véhicule pour le message.

L'endettement mutuel positif

Reste à comprendre le moteur. Pourquoi le cycle donner-recevoir-rendre ne s'arrête-t-il jamais ? Pourquoi ne se solde-t-il pas, une fois pour toutes, comme une facture ?

Parce que - et c'est le point le plus fin - le contre-don n'égale jamais le don. Il diffère toujours : par le moment (on ne rend pas immédiatement, ce serait un remboursement), par la nature (on ne rend pas la même chose), par la valeur (on rend un peu plus, ou un peu autrement). Cette inégalité n'est pas un défaut du système : c'est son ressort même. Tant que la dette n'est pas exactement soldée, la relation reste ouverte, vivante, en mouvement. Chacun reste, envers l'autre, dans un état de dette légère - et cette dette est ce qui donne envie de se revoir.

Encore faut-il s'entendre sur ce qu'on met dans une dette pareille, car elle n'a presque rien à voir avec ce que le mot évoque d'ordinaire. Ici, il n'est presque jamais question d'argent. On est en dette parce qu'on a reçu une histoire, un conseil qui a compté, une blague qui a détendu un moment difficile, une attention qui tombait juste, un savoir transmis sans façon, du temps qu'on ne devait pas. La plupart de ce qui circule ainsi passe par le langage - se parler, c'est déjà s'endetter l'un envers l'autre, et c'est très exactement par là qu'on entre en relation avec quelqu'un. Ce sont ces dettes-là, impossibles à chiffrer et qu'on ne songe même pas à solder, qui tissent le lien. Le jour où l'on pourrait toutes les rembourser d'un coup, il n'y aurait plus de relation - seulement des comptes à jour.

Une dette qu'on solde ferme la relation. Une dette qu'on entretient la maintient vivante. Tout le secret du don est là.

C'est ce que l'on peut nommer l'endettement mutuel positif : un régime où chacun se sent redevable envers l'autre, non d'une somme précise à rembourser, mais d'un lien à honorer. Loin d'être une charge, cette dette réciproque est le carburant de la circulation. Elle est l'exact contraire de la transaction marchande, qui vise à ce que personne ne doive plus rien à personne - c'est-à-dire à ce que la relation puisse cesser sans reste.

On tient là le socle anthropologique de toute la série. Ce qui fait circuler durablement entre des gens, ce n'est ni le contrat, ni l'altruisme pur, ni l'intérêt bien calculé : c'est cette dette ouverte, jamais close, qui fait qu'après avoir reçu on veut donner à son tour. La circulation ne s'entretient pas par équilibre. Elle s'entretient par déséquilibre - un déséquilibre qu'on ne cherche jamais à résorber tout à fait.

Le tiers paradigme : sortir de l'individu et du système

À partir de Mauss, le sociologue Alain Caillé et le mouvement du MAUSS - Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales - ont tiré une conséquence théorique majeure, qui éclaire directement la généalogie du premier texte.

Les sciences sociales, disent-ils, oscillent entre deux grands paradigmes rivaux. L'individualisme explique tout par l'intérêt d'individus qui calculent - c'est l'utilitarisme, la logique du marché, l'homo œconomicus. Le holisme explique tout par des structures, des normes, des contraintes qui s'imposent aux individus. D'un côté des atomes rationnels, de l'autre une structure qui les détermine. Or ni l'un ni l'autre ne rend compte du don - cet acte qui n'est ni un calcul intéressé ni une pure obéissance à une règle.

Le don ouvre donc un tiers paradigme : une troisième façon de comprendre le lien social, irréductible aux deux autres. Ni l'individu isolé, ni la structure surplombante : la relation comme réalité première, comme ce à partir de quoi il faut penser. C'est exactement le déplacement que le premier texte demandait au design - sortir de l'objet isolé (l'individu) et du système abstrait (le holisme) pour prendre la circulation entre les êtres comme unité de départ.

Le structuralisme et la forme. Caillé adresse au structuralisme un reproche qui vaut aussi pour le design systémique : à force d'expliquer les phénomènes par des structures sous-jacentes, il oublie de rendre compte de ce qui advient réellement dans l'échange - la forme vivante que prend une relation, l'événement du don, ce qui se joue entre les gens et qu'aucune structure ne prédit. C'est le même angle mort : voir la structure et manquer la circulation.

L'inconditionnalité conditionnelle

Un dernier concept, et c'est le plus subtil de Caillé, parce qu'il tranche une objection redoutable. Si le don repose sur une obligation de rendre, n'est-ce pas au fond un échange déguisé, un intérêt qui n'ose pas dire son nom ?

La réponse tient dans un oxymore assumé : l'inconditionnalité conditionnelle. Le don authentique comporte une part d'inconditionnel - on donne d'abord, sans garantie, comme un pari de confiance ouvert sur l'autre. C'est ce geste initial, non calculé, qui ouvre la relation et la distingue absolument du contrat, où rien ne se fait avant que les conditions soient posées. Mais cet inconditionnel ne survit, dans la durée, que si certaines conditions sont honorées - que si le pari est, au moins parfois, payé de retour. On parie sans garantie ; mais un pari toujours perdu finit par s'éteindre.

On donne d'abord, sans condition - c'est le pari de la confiance. Mais ce pari ne tient que si, dans la durée, il est honoré de temps à autre.

Ce n'est pas une contradiction, c'est la structure même de tout lien vivant. Une amitié commence par un geste gratuit et se maintient par une réciprocité qui n'est jamais comptée mais jamais tout à fait absente. Un commun se fonde sur une ouverture inconditionnelle et se protège par quelques règles conditionnelles, sans lesquelles il serait pillé. Concevoir des dispositifs relationnels, c'est précisément tenir les deux : ménager la part inconditionnelle qui ouvre - le pari, l'accueil, le premier geste - sans laquelle il n'y a pas de relation ; et poser la part conditionnelle qui protège - les règles minimales, les limites. Cette part conditionnelle n'est pas là que pour faire durer : elle est une mesure de préservation. Elle protège le lien de l'abus, et elle protège celui qui donne de s'épuiser ou de se laisser dépouiller. C'est la vieille sagesse de la charité bien ordonnée qui commence par soi-même : donner sans condition ne veut pas dire se sacrifier sans limite. Un inconditionnel qui ne se protège nulle part ne dure pas - il se fait piller, puis il s'éteint.

Le symbole, ou ce qu'il faut dessiner

Il reste une conséquence, et elle est directement adressée au designer. Pour que cette circulation ait lieu, il faut qu'elle soit reconnaissable, que les protagonistes sachent qu'un don est un don, qu'une ouverture est une ouverture. C'est le rôle du symbole.

Le symbole est ce qui rend la circulation sensible et partageable : un geste, une forme, un rite qui signifie « ceci est un don », « ceci nous engage », « ceci ouvre entre nous quelque chose ». Mais un symbole ne fonctionne que si son sens est partagé - s'il fait l'objet d'un accord préalable, tacite ou explicite. Un symbole que l'autre ne décode pas ne fait rien circuler ; il faut que les deux côtés s'accordent sur ce qu'il veut dire. C'est pourquoi il existe des rites là où se produit du sens : le rite est la forme performative qui institue la reconnaissance - il ne décrit pas le lien, il le fait exister par le fait même de l'accomplir.

Et c'est très précisément le travail du design relationnel : trouver, dessiner les symboles - les formes, les objets, les rituels - par lesquels une circulation devient reconnaissable et donc possible.

Là où l'anthropologue lit les significations déjà à l’œuvre ; le designer propose de nouvelles formes pour des sens encore sans symbole.

Le don fait circuler ce qui invente

On pourrait croire ce mécanisme réservé aux sociétés archaïques ou à la sphère intime. C'est faux, et deux enquêtes contemporaines sur l'innovation le confirment, chacune à sa manière - bouclant ce que le premier texte avançait sur Verganti et Epstein.

David Epstein montre que les découvertes naissent de la circulation des savoirs entre domaines éloignés, non de la spécialisation refermée sur elle-même - ce qui passe d'un champ à l'autre est exactement ce qui, dans le don, passe d'une personne à l'autre : ce qui n'était à personne devient fécond en circulant. Safi Bahcall, physicien, montre de son côté que la capacité d'une organisation à faire éclore des idées de rupture ne dépend pas de sa culture mais de sa structure - de sa capacité à laisser circuler les idées fragiles au lieu de les figer. Il en fait une affaire de transition de phase : un rien de structure sépare l'organisation où les idées circulent de celle où elles gèlent, comme un degré sépare l'eau de la glace.

Faire circuler n'est pas une douceur ajoutée à l'efficacité. C'est la condition de tout ce qui advient de neuf - les alliances, les découvertes, les mondes.

Le don, l'innovation, la découverte disent la même chose sous trois formes : ce qui est fécond n'est jamais la chose refermée sur elle-même, c'est le passage, l'alliance, la mise en circulation. On a désormais le socle complet : la circulation tient le monde, elle se voit dans un seuil partagé, elle devient action par le savoir commun, et elle s'entretient par le don et sa dette ouverte.

Reste à voir ce qui arrive quand tout cela s'arrête, et ce qu'on peut en apprendre. Quand plus rien ne circule. C'est là - dans l'épreuve du négatif - que la thèse de cette série révèle son enjeu véritable, qui n'est pas seulement de design, mais d'un ordre autrement plus sérieux. C'est l'objet du dernier texte.

Références

Les sources mobilisées dans ce texte, et le point précis sur lequel chacune est convoquée.

Anthropologie du don

Circulation & innovation

Texte suivant Ce qui ne circule plus casse
La série complète