Et si l'application d'un festival servait aussi ceux qui le jouent ?
Chalon dans la rue transforme chaque été Chalon-sur-Saône en scène à ciel ouvert : une vingtaine de compagnies dans la programmation officielle, le In, et près de cent trente dans le Off. Le festival n'avait pas d'application. J'ai conçu celle qui me manquait, de la recherche au prototype codé, sur les données réelles du programme.
Personne ne m'avait rien demandé. Un premier festival, deux catalogues en main, a suffi pour voir ce qui manquait.
Chalon dans la rue est l'un des grands rendez-vous des arts de la rue en France. Pendant quelques jours, la ville entière devient une scène : une vingtaine de compagnies dans le In, près de cent trente dans le Off, la plupart des spectacles gratuits, beaucoup en déambulation.
La première fois que j'y suis allé, j'ai passé presque autant de temps dans les catalogues que devant les spectacles. Un livret pour la programmation, un autre pour la carte et les horaires. Pour savoir ce qui se jouait près de moi dans vingt minutes, il fallait croiser les deux. Le festival n'avait pas d'application.
Personne ne m'avait commandé ce travail. J'ai décidé de concevoir l'outil qui me manquait, en vérifiant d'abord qu'il manquait aussi aux autres.
02 · Le public ne vit pas le même festival. Les compagnies veulent toutes la même chose.
J'ai interrogé six festivaliers et cinq artistes, comédiens et metteurs en scène. Moins que je ne l'aurais voulu, mais assez pour que deux choses apparaissent nettement.
Côté festivaliers, on m'a dit tout et son contraire. Certains préparent leur parcours à l'avance. D'autres refusent de prévoir et se laissent porter par la foule. Beaucoup font les deux selon le moment de la journée. Un catalogue ne sert vraiment ni les uns ni les autres : il faut pouvoir s'organiser en amont, et attraper ce qui se joue à la dernière minute.
Côté artistes, les réponses étaient presque unanimes. Ils veulent être trouvés. Être rangés dans une catégorie, même imparfaite, parce que c'est elle qui permet au public de les retrouver.
Le public cherchait un programme. Les compagnies cherchaient un public.
Le problème n'était donc pas seulement de remplacer deux livrets par une application. Il fallait un outil qui serve deux mondes à la fois : un outil d'organisation pour le public, une plateforme de diffusion pour les compagnies.
Ce qui circulait
L'attention du public, partagée entre des dizaines de spectacles qui se jouent au même moment.
La visibilité des compagnies, qui dépend entièrement de la place qu'on leur donne dans le programme.
03 · Partir de ce que chacun cherche à faire
Pendant l'entretien, on pose le pourquoi, sans chercher à tout faire dire. Le travail vient après : en recoupant les réponses, des motifs émergent. Pour les explorer, je me suis servi des jobs-to-be-done, un outil pour comprendre ce que chacun cherche à accomplir, à un moment précis du festival. Côté public, six tâches revenaient sans cesse :
me repérer dans une ville transformée en scène ;
trouver vite un spectacle qui me correspond, selon le genre, l'heure et l'endroit ;
composer mon programme, et le retrouver le jour venu ;
découvrir les lieux du festival ;
trouver les services essentiels, toilettes et restauration ;
savoir tout d'un spectacle en quelques gestes.
Côté compagnies, une seule tâche, mais décisive : être trouvée par le public qui cherche ce genre de spectacle.
Pour elles, tout se jouait dans les catégories, que définit le festival. Je les ai reprises et affinées, pour qu'un spectacle soit trouvable par plusieurs entrées, et qu'il donne envie dès sa fiche.
Pour une compagnie, une catégorie est d'abord une adresse : c'est par elle que le public la retrouve.
04 · Un outil d'organisation, une plateforme de diffusion
Les six tâches sont devenues six usages, chacun pensé pour servir à la fois celui qui prépare sa journée et celui qui décide au coin d'une rue.
01
Se repérer dans la ville
Une carte interactive des lieux du festival, filtrable par spectacles ou par services, avec l'itinéraire à pied.
02
Trouver un spectacle
Des filtres par catégorie, horaire et lieu, pour aller vite quand on a vingt minutes devant soi.
03
Composer son programme
Les favoris d'un geste, puis un planning personnel, vide au départ, qui se remplit au fil des choix.
04
Découvrir les lieux
Les sites emblématiques comme les endroits moins connus, présentés comme des lieux à part entière.
05
Trouver les services
Toilettes, restauration, points d'information, repérables d'un coup d'œil.
06
Tout savoir d'un spectacle
Horaires, lieu, durée et description, accessibles en quelques gestes.
Trois écrans clés
La carte d'abord : on se repère dans la ville, chaque lieu porte un numéro.
Les services s'allument d'un geste : eau, sanitaires, restauration, sans quitter la carte.
Les favoris gardent la prochaine représentation de chaque spectacle sous la main.
Le parcours principal
Il tient en quatre écrans : filtrer, ouvrir une fiche, épingler un créneau, retrouver son planning.
1. Je filtre : le jeudi soir, en cirque.
2. La fiche dit l'essentiel, puis liste les représentations.
3. Une épingle fixe le créneau, et l'application le confirme.
4. Le planning se remplit au fil des choix, et le créneau reste modifiable.
L'identité suit l'esprit du festival : joueuse, vivante, humaine. Un bleu clair (#C7F3FE) et un jaune clair (#FEFF99), avec un texte noir à fort contraste pour la lisibilité. Larken pour les titres, Inter pour le texte. Des émojis aux expressions discrètes pour donner un visage à l'interface.
05 · Un prototype complet, sur les données réelles
Le travail est allé de Figma et FigJam jusqu'à un prototype codé en HTML, CSS et JavaScript, sans serveur, alimenté par les données du programme public du festival. Programmation, planning, favoris, carte interactive et itinéraire à pied fonctionnent. On peut l'essayer en haut de cette page, comme sur un téléphone.
Je l'ai codé avec Claude Code : l'IA a écrit le code, et je l'ai dirigée à partir des écrans et des décisions de conception.
147
spectacles, l'intégralité de l'édition 2026, intégrés au prototype
6
usages couverts, de la carte au programme personnel
1
prototype codé, dont le code est public
L'application n'a pas été déployée : elle reste un prototype. Mais un prototype complet, qui fonctionne sur les vraies données, et dont chaque choix peut être vérifié dans le code.
Ce que j'ajouterais aujourd'hui
Une partie de ce que les artistes m'avaient dit est restée dans mes notes. En relisant le projet, elle change ma lecture de l'application.
Dans le Off, les compagnies viennent par leurs propres moyens, et les comédiens sont payés au chapeau. L'attention que l'application distribue y devient directement un revenu. Dans la première version, l'idée était de donner à chaque compagnie toute la possibilité de soigner sa communication, et de créer un appel d'air : leur donner envie de bien faire, d'écrire un texte qui touche les gens, de choisir de belles photos. L'application met tout en valeur ; à elles de faire leur part. C'est une manière de les mettre en responsabilité.
01
Une fiche au même format pour tous
Catégorie, durée, public, déambulation ou lieu fixe, une photo : les mêmes champs pour chaque compagnie. La contrainte rend tout le monde également trouvable.
02
Autour de moi, maintenant
Les spectacles qui commencent bientôt, à quelques minutes à pied. L'attention se distribue selon l'endroit où se trouve le public, plus selon les moyens des compagnies.
03
Un ordre d'affichage équitable
Dans le Off, une rotation par défaut, pour que chaque compagnie passe en tête à son tour.
04
Rendre le chapeau visible
Indiquer, sur chaque fiche du Off, que les comédiens sont payés par le public. Un chapeau numérique est une piste, à tester d'abord avec les artistes : la culture du chapeau est physique.
06 · Ce que ce projet a ancré dans ma pratique
Un support décide toujours de qui sera vu.
J'ai commencé ce projet pour régler un problème de festivalier : trop de papier, pas assez de temps. Les entretiens avec les artistes m'ont montré l'autre face de l'outil. Une application de programme distribue de l'attention, et pour une partie des artistes, cette attention est leur revenu.
Concevoir les catégories, les filtres, l'ordre d'affichage, c'est décider de qui sera vu, et donc de qui pourra vivre de son spectacle ce soir-là. C'est ce que je regarde désormais dans chaque outil : ce qu'il fait circuler, et vers qui.