Projet Proshop & Beyond

Rôle
Product designer
Client
Alaska Energies (Mylight150)
Secteur
Commerce, greentech
Date
2022

Et si le meilleur outil de vente était celui qui ne remplace personne ?

Alaska Energies, désormais MyLight150, distribue des fournitures pour le bâtiment à énergie positive. Sa plateforme e-commerce, le Proshop, ne pèse que 2,5% des ventes malgré des investissements répétés : parcours illisible, paniers abandonnés, catalogue défaillant. J'interviens comme product designer pour la refondre, avec un accès rare : l'ensemble de la chaîne commerciale, des acheteurs aux magasiniers, et les clients eux-mêmes.

On m'a demandé de désintermédier la vente.
La relation commerciale était justement ce qui faisait tenir l'entreprise.

01
Une plateforme e-commerce qui pèse 2,5% des ventes
Une tentative précédente a échoué. Le parcours est illisible, le catalogue truffé d'erreurs, les paniers s'abandonnent. Face à des concurrents européens où l'on commande en trois clics, il faut refondre, vite !
02
Les clients ne voulaient pas se passer des commerciaux, ils voulaient choisir quand les solliciter
Plus de trente entretiens dans toute la chaîne. Ce qui apparaît : la relation commerciale est le principal actif de l'entreprise, pas son frein. Les clients veulent de l'autonomie là où le commercial n'apporte rien, et le garder partout ailleurs.
03
Un modèle cross-canal : une seule plateforme, plusieurs porteurs de la commande
Le client, le commercial itinérant et le vendeur en magasin passent commande au même endroit. L'outil cesse de remplacer la relation pour devenir son support.
04
Ce que le modèle ouvre : règles, interconnexions, B2B
Une fois la vente pensée en cross-canal, tout un chantier devient formulable, règles commerciales explicites, interconnexion CRM / ERP / WMS / TMS / CPQ, commandes en volume, autonomie client sans perte de relation.
05
Le raisonnement était juste. L'alignement n'a pas suivi.
Le choix de la solution technique n'a pas trouvé d'accord entre les décideurs. Le projet a d'abord glissé vers un portail de services, puis s'est arrêté. Les livrables, eux, ont posé les fondations d'un modèle de vente qui restait valable.
06
Deux leçons : une sur le produit, une sur la décision
Un outil ne remplace pas une relation, il lui donne les moyens d'exister. Et un raisonnement juste ne suffit pas : encore faut-il que ceux qui décident puissent voir ce qu'il rend possible.

Le détail

01 · Une plateforme qui coûte cher et ne vend rien

Alaska Energies distribue des fournitures pour le bâtiment à énergie positive. Son Proshop,la plateforme de commande en ligne, accumule les difficultés : parcours de commande incompréhensible, erreurs de transaction, filtres inopérants, stocks obsolètes affichant des ruptures au moment du paiement.

Le résultat est sans appel : malgré des investissements substantiels et une tentative de refonte déjà avortée, la plateforme ne représente que 2,5% des ventes. Les paniers s'abandonnent, les clients ne reviennent pas, et les équipes support absorbent en tickets ce que l'outil ne sait pas faire.

Refaire le Proshop. Simplifier le parcours d'achat.
Voilà ce qu'on me demandait de regarder.

L'urgence est réelle : partout en Europe, des concurrents proposent des parcours où l'on commande en trois clics. Posé ainsi, c'est un problème de e-commerce classique : un tunnel à fluidifier, un catalogue à assainir, une interface à refaire.

La réponse était déjà écrite dans la commande : désintermédier la vente, avant même d'avoir regardé qui vendait à qui. C'est le piège de la solution prématurée, une réponse arrêtée avant que la question soit posée.

02 · Ce qu'on prenait pour un frein était le principal actif

J'ai eu un accès rare : toute la chaîne commerciale disponible pour la recherche - service achats, commerciaux itinérants, administration des ventes, vendeurs en magasin, logistique, finance, marketing, support - et des clients correspondant au profil cible (ICP : Ideal Customer Profile). Plus de trente entretiens, en interne comme au dehors.

Exemple de profil de client cible (ICP) : une PME de 150 000 à 400 000 € par an, qui réalise 10 à 30 installations par an, une petite structure avec un responsable commercial et un responsable technique, en forte croissance, qui effectue au moins 60 % de ses achats chez nous.

Exemples de ICP, pour identifier les clients à prioriser dans notre recherche.

Le diagnostic attendu s'est confirmé sans surprise : quarante pour cent des paniers abandonnés à cause d'un tunnel de commande trop complexe, des stocks inexacts, des descriptions produits incomplètes, des équipes qui perdent leurs journées à réparer ce que l'outil ne fait pas. Des redondances partout, des processus en boucle, une frustration installée des deux côtés.

Mais c'est en écoutant les clients que le regard s'est déplacé. Ce qu'ils décrivaient n'était pas le désir de se passer des commerciaux. C'était l'inverse : la relation avec les équipes de vente était ce qu'ils valorisaient le plus dans cette entreprise : la connaissance produit, le conseil sur un chantier, le dépannage. Ce qu'ils voulaient, c'était pouvoir agir seuls là où le commercial n'apportait rien : une commande de réassort, un article déjà connu, une urgence de fin de journée.

Ils ne demandaient pas moins de relation.
Ils demandaient de choisir quand elle sert le plus.

Le brief supposait qu'une bonne plateforme désintermédie la vente, que le progrès consiste à retirer l'humain du parcours. La recherche disait le contraire : dans ce marché, l'humain était l'avantage concurrentiel. Le problème n'était pas qu'il y ait des commerciaux dans le circuit ; c'était que rien ne les outillait, et que le client n'avait aucune autonomie quand il en voulait.

confiance, conseil confiance, conseil Les clients Les commerciauxitinérants rien ne les outille Les vendeursen magasin rien ne les outille commande seul Le Proshopne sait pas tout faire des tickets, pour ce quel'outil ne sait pas faire Le supportabsorbe la charge

Ce qui circulait dans la chaîne commerciale. Le trait épais, la confiance et le conseil entre le client et son commercial, est ce que la désintermédiation allait couper ; le pointillé rose, la charge que le support absorbait en tickets.

Ce qui circulait

  • La confiance et le conseil, entre chaque client et son commercial : c'est ce que la désintermédiation allait couper.
  • La connaissance produit et le dépannage, qui ne passaient que par les équipes de vente.
  • Une charge, celle du support, qui absorbait en tickets ce que l'outil ne savait pas faire.

03 · Un modèle cross-canal, où l'outil devient le support de la relation

De ce déplacement découle le modèle qui a structuré tout le projet : une plateforme unique où toutes les commandes sont passées, mais portées par des acteurs différents : le client lui-même, le commercial itinérant, le vendeur en magasin.

Le renversement est simple à énoncer et change tout. On ne construit plus un canal de vente qui concurrence les commerciaux ; on construit l'outil commun sur lequel ils s'appuient tous. Le client gagne son autonomie sans perdre son interlocuteur. Le commercial cesse de saisir des bons de commande pour redevenir conseil. Et l'entreprise récupère une vue unique sur ce qui se vend, quel que soit le chemin emprunté.

L'outil ne remplace pas la relation.
Il en devient le support.

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Le modèle cross-canal : une seule plateforme, trois porteurs de la commande.

Une fonctionnalité qui affaiblissait la relation commerciale était écartée, même si elle simplifiait le parcours.

Ce modèle a servi de test pour chaque arbitrage. Une fonctionnalité qui donnait de l'autonomie sans couper le lien passait en priorité.

Schéma : le client veut pouvoir choisir entre autonomie et contact ; le personnel de vente peut ainsi consacrer plus de temps aux nouveaux clients.
Schéma : le client souhaite un suivi simple et efficace de sa commande et connaître le statut de l'expédition ; les employés peuvent allouer du temps à des tâches autres que la surveillance.
Schéma : le client souhaite une gestion et une consultation simplifiées de son historique d'achat ; les commerciaux utilisent ces outils pour échanger des informations avec leurs clients sur une base commune.

Exemples de problématiques externes qui apportent de la valeur en interne.

04 · Une fois la vente pensée en cross-canal, tout devient formulable

Le modèle posé, un ensemble de chantiers s'ouvre, dont aucun n'était formulable tant qu'on raisonnait en pensant le tunnel e-commerce comme isolé.

01

Des règles commerciales explicites

Remises simplifiées, conditions de port et barème clarifiés, règles d'encours définies, primes de fin d'année cadrées, et un mécanisme de calcul de marge brute qui valide ou bloque une vente avant qu'elle ne parte.

02

Une plateforme interconnectée

Le Proshop cesse d'être une île : connexion au CRM, à l'ERP, au WMS, au TMS et au CPQ, pour que la donnée circule au lieu d'être ressaisie à chaque étape.

03

Des processus sans boucle

Une fonction clé attribuée à une personne identifiée pour casser les allers-retours, et un commercial référent affecté à chaque client pour traiter ses problèmes de bout en bout.

04

Le B2B enfin adressable

Commandes en volume, parcours d'entrée pour les partenariats importants, et une architecture pensée pour absorber la croissance plutôt que la subir.

Ces quatre chantiers dépassent le e-commerce. Dès que l'outil sert la relation, on conçoit un modèle de vente, et plus seulement un tunnel d'achat.

05 · Le raisonnement était juste. L'alignement n'a pas suivi.

Le travail a produit un ensemble de livrables qui posaient les fondations du nouveau modèle de vente :

  • 01Benchmark des solutions capables d'héberger le Proshop
  • 02Taskflows du nouveau modèle de vente pour chaque service, et blueprints là où la stack technique était engagée
  • 03Matrice d'impact pour prioriser les fonctionnalités
  • 04Architecture d'information et wireframes des pages produit
  • 05Plan de site intégrant l'ensemble des familles de produits et leurs filtres
  • 06Audits des solutions et des prestataires au regard des ambitions posées

Le blocage n'est pas venu du modèle, mais de ce qu'il demandait d'admettre. La direction voyait dans la digitalisation un moyen de réduire la force commerciale, et tenait pour acquis que les ventes suivraient d'elles-mêmes. Le modèle cross-canal disait l'inverse : la valeur ne venait pas du canal, elle venait de ce qui se jouait entre les commerciaux et leurs clients; et un outil qui coupe ce lien ne produit pas d'économies, il produit une perte.

Le modèle demandait à la direction de changer une croyance : la relation commerciale comme coût. Donella Meadows range ce niveau, le paradigme, parmi les leviers les plus puissants d'un système, et parmi ceux qui résistent le plus. L'arrêt du projet l'illustre.

C'est une conséquence difficile à se représenter tant qu'on n'a pas vu le système en entier. La délibération sur la solution technique s'est étirée, le périmètre a glissé vers un portail de services - informer le client, laisser la commande aux équipes de vente comme auparavant - puis le projet s'est arrêté.

06 - Ce que ce projet a ancré dans ma pratique
Sur le produit
Un outil ne remplace pas une relation ;
au mieux, il lui donne les moyens d'exister.

On m'avait demandé de retirer l'humain du parcours de vente, parce que c'est ce que fait un bon e-commerce. La recherche a montré que dans cette entreprise, l'humain était l'avantage, et que les clients ne réclamaient pas moins de relation, mais le droit de choisir quand elle leur sert. Ce projet est le premier où j'ai formulé ce qui est devenu ma question centrale, quatre ans avant de savoir la nommer.

Sur la décision
Un raisonnement juste ne suffit pas à faire aboutir un projet ;
il faut que tous ceux qui décident puissent y voir le même avenir.

Ceux qui décidaient n'avaient pas tort de vouloir des économies ; ils ne pouvaient simplement pas voir ce que le modèle rendait possible, parce qu'ils regardaient depuis un endroit où la relation commerciale est un coût et non un actif. Depuis, je ne traite plus l'alignement comme une étape de fin de projet, mais comme une matière à travailler dès le premier jour, au même titre que la solution.

Couverture du livre The Design of Everyday Things, de Don Norman
Là où je quitte le paradigme de l'objet

The Design of Everyday ThingsDon Norman

Celui-là, je le cite pour ce qu'il m'a appris autant que pour l'endroit précis où je m'en sépare : The Design of Everyday Things, de Don Norman, le livre qui a formé des générations de designers - moi compris - à rendre les objets évidents à utiliser.

Norman a raison sur l'objet : un bon outil se passe de mode d'emploi, il guide la main sans un mot. Mais toute une discipline en a tiré un dogme : le meilleur design est celui qui perfectionne l'objet, jusqu'à le rendre si autonome qu'il retire l'intermédiaire et rend l'humain superflu. C'est le paradigme de l'objet, et le brief du Proshop en découlait entièrement : désintermédier la vente grâce à un produit, effacer le commercial du parcours.

Ce cas est exactement là où j'ai cessé de concevoir des objets pour concevoir des relations. Le paradigme de l'objet ne voit pas ce que ce terrain criait : l'humain n'était pas la friction à supprimer, il était l'actif à préserver. J'ai gardé de Norman son exigence d'évidence, mais je l'ai déplacée de l'objet vers le lien : concevoir un outil non pour qu'il remplace la relation, mais pour qu'il lui donne les moyens d'exister. Tout mon travail depuis part de cette bascule.

Couverture du livre Emotional Design, de Don Norman
La suite - et le pas qu'il n'a pas franchi

Emotional DesignDon Norman

C'est d'ailleurs Norman lui-même qui va revenir sur ces positions. Vingt ans après avoir appris à toute une profession à rendre les objets simplement utilisables, il écrit Emotional Design pour reconnaître ce que le premier livre laissait de côté : on n'aime pas un objet parce qu'il fonctionne, et un objet parfaitement fonctionnel peut nous laisser froids, voire nous devenir odieux.

Il y décrit trois niveaux par lesquels un objet nous atteint : le viscéral, l'émotion immédiate des sens ; le comportemental, le plaisir de l'usage ; et le réflexif, le plus profond, ce que l'objet raconte de nous, les souvenirs et le sens qu'on y attache. Autrement dit : la valeur d'une chose ne tient pas dans la chose, mais dans ce qui se joue entre elle et celui qui la vit. Le maître de l'objet fonctionnel admettait, à sa manière, que la fonction ne suffit jamais.

Mais Norman s'arrête au seuil que ce cas m'a fait franchir. Son émotion reste celle d'une personne face à un objet : la théière qu'on chérit, la voiture qu'on aime conduire. Chez Proshop, l'affect ne se logeait pas entre le client et la plateforme - il se logeait entre le client et son commercial. Ce que Norman ouvre vers l'émotion de l'objet, ce terrain m'a forcé à l'ouvrir d'un cran de plus : vers l'émotion du lien, entre les gens. Là où il conçoit un objet qu'on aime, je conçois l'outil qui protège la relation qu'on ne veut pas perdre.

Ce cas se prolonge dans le texte « Le lien importe plus que le bien ».